Sitka, le 22 octobre

Cette fois ça y est, le WHY a atteint son port d’hivernage pour les quatre mois à venir : Sitka en Alaska. Nous sommes dans l’océan Pacifique. Le leg Arctique d’Under The Pole III est terminé et nous pouvons dire sans rougir que nous sommes fiers de ce que nous avons accompli ces quatre derniers mois.

Franchir le passage du Nord Ouest, avec une équipe nombreuse, assurer un programme scientifique nécessitant des plongées régulières, le travail documentaire et photographique, a été un challenge de chaque instant.

La navigation d’abord car jamais le WHY n’avait autant été autant aux prises de la glace et à des mers dont la réputation n’est plus à faire. Mais surtout à cette navigation, il a fallu greffer nos programmes de plongées scientifiques, le tournage d’un documentaire, le travail photographique et vivre à bord où nous étions en permanence entre 12 et 17 personnes, dont nos deux enfants Robin, 5 ans et Tom, un an.

De quoi nous souviendrons–nous ?

Des retrouvailles avec nos amis Groenlandais et que l’amitié n’a pas besoin de téléphone ou d’internet pour exister. Nous nous sommes retrouvés comme nous nous étions quittés, avons passé des heures à parler et rire de tout, avant de nous dire au revoir à nouveau, avec toujours autant d’émotion.

© Gaël Lagarrigue – Under The Pole

Des plongées scientifiques car avec nos lampes bleues et le filtre jaune sur notre masque, un monde nouveau s’est révélé à nous. Chaque plongée avait une saveur particulière et l’excitation de la première fois. Aujourd’hui nous attendons l’analyse en laboratoire avec le secret espoir qu’on y découvre une nouvelle GFP – ces protéines qui sont à la base des traceurs biologiques qui ont révolutionné la médecine en permettant de suivre plus précisément l’évolution de virus ou de cellules cancéreuses dans l’organisme, et donc de les combattre efficacement. Outre la recherche de nouvelles GFP, Marcel Koken cherchera à comprendre l’utilité de la fluorescence dans la communication inter-espèces.

© Gaël Lagarrigue – Under The Pole

Le sourire de Cyril Gallut, chercheur au Muséum National d’Histoire Naturelle, à chaque sortie de plongée avec dans ses filets sa nouvelle récolte. Les espèces, prélevées dans un quadrat – cadre carré de 50cm de côté – puis triées et congelées à -80°C, lui permettront de dresser l’inventaire de la biodiversité rencontrée.

© Gaël Lagarrigue – Under The Pole

L’arrivée épique à Pond Inlet au Canada dans la brume et la glace quand le baromètre dessinait une chute vertigineuse pour finalement voir le paysage apparaître – montagnes noires austères aux sommets ciselés – et se faufiler jusqu’à Albert Harbour, qui nous offrira parmi les plus belles plongées polaires que nous ayons jamais faites.

Les retrouvailles avec notre husky Kayak (qui pour des raisons administratives ne pouvait embarquer cette fois qu’au Canada) et Bilou (Roland Jourdain) qui a pu partager l’aventure avec nous sur la plus belle partie du passage. Pour lui, c’était une première de naviguer dans la banquise et pour l’équipe une sacrée expérience de prendre son quart avec ce grand coureur au large !

Le site de Beechey Island où Franklin a fait son premier hivernage et les missions envoyées à sa recherche par la suite. Voir les restes des baraquements, les tombes et la stèle que Lady Franklin a fait amener jusque là à la mémoire de son mari et de son équipage a marqué nos esprits et nous a transportés dans l’histoire du passage du Nord-Ouest.

© Franck Gazzola – Under The Pole

Les premiers pas de Tom à Resolute Bay où sept ans plus tôt Ghislain et moi embarquions pour le pôle Nord pour la toute première expédition Under The Pole. Revoir le DC3 qui nous a fait voler jusqu’au pole et sentir les souvenirs ressurgir, quelle expédition cela avait été et quel chemin parcouru !

© Franck Gazzola – Under The Pole

Le Peel Sound où nous avons douté de la réussite de notre entreprise alors que nous étions emprisonnés dans une banquise compacte et épaisse. Le spectre de l’hivernage était présent dans nos esprits et les récits des explorateurs du siècle passé résonnaient fort à nos oreilles. C’est aussi au cœur de cette banquise, isolés de toute forme de vie humaine, que nous avons croisé la route du seigneur de l’arctique. A l’abri du WHY, jumelles vissées sur les yeux, nous avons regardé les ours nager, se hisser sur les plaques, plonger, grimper dans les falaises à la recherche des nids d’oiseaux. Quel bonheur de voir ces deux gros mâles et cette femelle accompagnée de ses deux petits (enfin déjà bien gros, presque deux ans !) ayant l’air en pleine santé. On imagine que ce terrain leur est favorable pour la chasse au phoque : une glace épaisse et perdurant la majeure partie de l’année.

© Franck Gazzola – Under The Pole

© Gaël Lagarrigue – Under The Pole

Se mettre à l’abri pour laisser passer un coup de vent et trouver par hasard une épave inconnue, plonger dessus et y croiser un phoque barbu curieux, observer la vie qui s’est développée partout autour.

Se faire réveiller par Tom au milieu de la nuit et l’emmener sur le pont regarder sa première aurore boréale avant de le rendormir.

© Franck Gazzola – Under The Pole

Le passage du détroit de Béring, dans la grisaille, le vent fort et la mer, et les sourires de tout l’équipage tournés vers ses falaises qui tranchent avec les milliers de milles de côtes plates que nous venons de traverser, et qui symbolisent la réussite de notre passage du Nord-Ouest. Le WHY traçant sa route au portant, surfant les vagues qui nous emmènent vers le Pacifique.

L’arrivée à Kodiak, la plus grande ile d’Alaska et qui donne son nom aux ours Kodiak, les plus grands ours bruns du monde ! Arriver au petit matin, entourés de baleines et admirer les forêts de sapins et les montagnes, regarder la végétation envahir le moindre bout de terre, prendre le plus beau bain de notre vie dans une source chaude en regardant le WHY au mouillage et les baleines souffler. Naviguer en compagnie des loutres de mer, tellement curieuses, regarder les lions de mer chasser, observer les ours bruns se nourrir de coquillages sur la plage avec un renard tout en étant survolés par des aigles.

© Franck Gazzola – Under The Pole

© Franck Gazzola – Under The Pole

Voir Robin grandir et prendre confiance en lui, monter dans le mât, s’asseoir à côté de moi pour faire une aquarelle et retourner dessiner un TGV duplex.

© Franck Gazzola – Under The Pole

Des journées où tout roule et celles où les galères s’enchaînent, des soirées de fête sur le WHY avec les amis rencontrés lors des escales.

Quatre mois c’est court et terriblement intense. On est heureux de rentrer et on a déjà envie de repartir. Le passage du Nord Ouest reste un défi pour la navigation et j’espère qu’il le restera encore longtemps. La communication aura été très difficile car internet est inexistant ou presque dans cette région du monde. Nous avons maintenant quatre mois en France pour préparer la suite qui s’annonce exaltante, faire le bilan de ce premier leg et traiter les différentes informations : scientifiques, photos et vidéos.

Nous tenons à remercier tous les partenaires de l’expédition pour leur soutien et en particulier AZZARO et ROLEX qui nous permettent d’organiser Under The Pole III dans les meilleures conditions possibles ainsi que la banque Bordier & Cie, Banquiers Privés, FRISQUET, HONDA et la FONDATION AIR LIQUIDE.

Merci à l’équipe de cet été pour le travail effectué à un rythme effréné dans des conditions de grande promiscuité et à l’équipe à terre qui travaille dans l’ombre et qui répond présent à n’importe quelle heure malgré le décalage horaire !

Merci à vous tous qui suivez l’aventure et la faites vivre en la partageant autour de vous !

Emmanuelle et Ghislain