De Sitka à Papeete, en passant par Hawaï.

Armand, c’est la première fois que tu navigues sur le WHY, est-ce facile de se familiariser avec ce bateau ?

Oui effectivement, même si j’ai souvent vu le WHY amarré à Concarneau, je n’avais, avant le départ de Sitka, jamais navigué dessus.

D’expérience plus familier avec les bateaux légers, c’est d’abord l’ampleur du chargement qui est saisissante. Allons-nous réellement traverser le Pacifique avec un semi-rigide sur le pont ? Hormis les innombrables caisses et bidons qui peuplent le pont, ce voilier à l’allure élégante m’intrigue. Le gréement est assez atypique avec ses deux mats identiques et ses deux grands génois.

Que dire également du fait que cette goélette soit un dériveur intégral pourvu de deux dérives l’une derrière l’autre et totalement escamotables ? Comment le bateau va-t-il se comporter dans la houle de la haute mer ? Sera-t-il facile à régler, à manœuvrer ?

Bref quelques questions qui trouvent vite leur réponse après quelques jours de mer dans le Pacifique Nord.

En effet, les conditions météo variées des premiers jours nous font passer en revue la garde-robe complète du bateau sous toutes ses configurations. Partis toutes voiles dehors, nous réduisons progressivement la voilure jusqu’à son minimum pour affronter la première dépression qui croise notre route dans le golfe d’Alaska. Les premières sensations ne tardent pas, et malgré les difficultés digestives des terriens qui n’ont pas navigué depuis six mois, les liens entre le WHY et son équipage des trois prochaines semaines se tissent.

Pour moi le verdict est sans appel, le WHY est un char d’assaut qui va nous mener à bon port, le bateau qu’il faut pour affronter cet océan glacial. Ouf !

C’est donc avec un sentiment de confiance que j’entame la découverte du potentiel de puissance de cette goélette aux 45 tonnes.

Les manœuvres se découvrent facilement et se réalisent sans embûches, témoignant ainsi de la bonne expérience de mer des gens qui ont passé de longues heures à préparer et adapter le plan de pont de ce voilier d’expédition ! La casquette qui protège remarquablement bien le cockpit des intempéries, rend possible les longues heures de veille de jour comme de nuit. Ainsi abrités, nous pouvons contempler les tonnes d’eau qui circulent sur le pont à chaque vague, fauchant ainsi tout objet dont les liens auraient pu se détendre.

L’équipage prend ses marques à bord, se familiarise avec le rythme pas tout à fait naturel des quarts. Chacun est responsable, à tour de rôle, de la veille et la bonne marche du WHY. Ainsi, toutes les six heures il convient de s’équiper chaudement pour passer deux heures sur le pont à veiller aux collisions potentielles et aux éventuels changements de conditions météo.

Si les quarts se font généralement seul, vous pouvez, par contre, être sûr que la solidarité et la complicité de l’équipage incite chacun à sauter dans son ciré pour venir aider à la moindre manœuvre.

Armand à la barre aux côtés de Ghislain au départ de Sitka © Gaël Lagarrigue / Under The Pole

Armand, comment planifie-t-on une navigation de quinze jours sous ces latitudes ? Comment choisissons-nous l’itinéraire ? Que nous réserve le Pacifique Nord début avril, selon les fichiers météo ?

Hum, il ne va pas faire chaud ! Enfin, ce n’est sûrement pas des températures hivernales qui vont effrayer ces explorateurs polaires !

Qu’en est-il par contre des tempêtes aux vents hurlants et des vagues pas tout à fait scélérates mais presque ??

Pour imaginer rallier Hawaï depuis l’Alaska à cette période de l’année une petite étude météo s’impose. Quand est-il judicieux de caler la date de départ ? Est-il intéressant de prévoir une escale sur la côte Ouest Américaine ? Ainsi, un an avant le départ je réalisais quelques simulations de routes possibles pour le WHY en m’appuyant sur les données météo historiques des dix dernières années.

Les conclusions nous permettent d’entériner un départ de Sitka début avril pour une navigation d’environ dix-huit jours sans escale vers Hawaï.

Les performances du WHY sous voiles comme au moteur incitent à rester le plus proche de la route directe tout en jouant habilement avec les systèmes en présence : soit un anticyclone et ses calmes plats à traverser au moteur, soit les vents violents d’une dépression. Dans ce dernier cas il convient de se placer habillement par rapport au front froid de la dépression pour ainsi éviter l’allure tant redoutée dans la mer formée : le près serré (navigation le plus proche possible de la direction du vent).

C’est précisément cette dernière situation générale qui occupera la première moitié de notre navigation vers Hawaï. En effet, après avoir repoussé le départ de 24h pour laisser s’évacuer une première dépression, nous nous résolvons à larguer les amarres tout en sachant que nous aurons deux systèmes de basses pressions très actifs à gérer la première semaine. Nous quittons donc Sitka avec une route beaucoup plus Ouest que la route normale. L’objectif est de passer juste derrière le centre de la première tempête puis d’être assez Sud lors du passage de la seconde.

Armand se prépare à la manœuvre de prise de ris (réduction de la voilure) © Gaël Lagarrigue / Under The Pole

Une fois en mer, la connexion satellite nous permet de télécharger des mises à jour de la météo via le logiciel SQUID et ainsi adapter notre stratégie pour affiner notre trajectoire.

En mer rien ne se passant jamais exactement comme prévu, nous avons lu jusqu’à 72 nœuds de vent sur nos écrans là où les 45 nœuds annoncés auraient largement suffit. Par ce temps, seuls les albatros parviennent à garder tout leur charisme alors qu’ils frôlent les crêtes de ces montagnes de flotte glaciale avoisinant les 8m de haut !

Le WHY de son côté, avec une grâce d’un autre genre, impose sa sérénité en faisant le dos rond entre chaque vague qui tente de le bousculer. La situation bien en main, l’équipage traverse ces deux tempêtes sans encombre.

Le WHY dans le gros temps. © Gaël Lagarrigue / Under The Pole

Ghislain, peux-tu nous présenter l’équipe à bord pour ce convoyage Hawaï-Papeete, l’organisation des navigations et le rôle de chacun ? Qui barre le Why ?

Pour cette navigation entre Hawaï et Papeete, nous sommes quatre à bord, plus notre chien Kayak. Armand vient m’épauler dans un rôle de co-skipper, légitime pour son expérience de la voile, fruit d’une passion qui trouve son écho chez moi avec celle de la plongée.

Fin pédagogue, nous apprenons tous de lui au quotidien pour toujours mieux régler les voiles et rendre le WHY équilibré, rapide, confortable dans la mer. Si Armand a toujours navigué pour le plaisir, il a participé à quatre tours de France à la voile et a certainement vécu sa plus belle aventure personnelle sur le circuit mini 6.50 (des voiliers de course hauturière de 6,5 m de long) pendant les deux ans qu’il préparait sa course – la Mini 6.50 – à travers l’Atlantique. Ingénieur spécialisé en architecture navale, il a travaillé pour de grandes écuries de course au large (dernièrement Gitana) et a ainsi navigué sur de formidables bateaux de course comme les Imoca (Vendée Globe) ou les plus grands multicoques au monde.

A nos côtés, Gaël prend aussi ses quarts, mais il est surtout responsable de la maintenance technique du WHY. Et comme il est passionné de photographies, la plupart que nous publions sont faites par Gaël sur cette navigation Pacifique.

Enfin, Alexis – le cadet de l’équipe, avec déjà une belle expérience sur le WHY car il était déjà présent sur UTPII – filme tous les instants forts de la navigation afin de la faire vivre dans les épisodes mensuels du webdocumentaire.

Un mot sur Kayak, qui, comme à son habitude, est le plus digne de nous tous. Véritable héros polaire depuis qu’il a survécu au pôle, celui que les Inuits ont surnommé French Inuit dog, est devenu marin sous les plus hautes latitudes comme sous les tropiques.

Kayak © Gaël Lagarrigue / Under The Pole

Par Ghislain

Quelle est la journée type ? Y a-t-il beaucoup de travail en plus de la navigation à bord ? 

Les journées en mer s’enchaînent et se ressemblent… ou pas. Nous sommes réglés sur nos quarts avec un changement toutes les deux heures. La première semaine est une période d’adaptation où l’on reprend ses marques, son rythme, ses appuis sur un bateau bougeant constamment en tous sens. Lorsque le temps est mauvais, quand le vent forcit ou que des houles croisées bousculent le WHY, de travers comme au près serré (sur cette navigation Hawaii-Tahiti, nous naviguerons qu’à cette allure sur 2400 milles), chacun endure à sa manière en attendant des jours meilleurs.

Mais globalement, l’attente se fait là où c’est le moins inconfortable : dans son lit quand on n’est pas de quart, à se reposer ou lire. Dès que ça se calme, que le vent tombe à 20 nœuds et que la mer s’apaise, la vie reprend à bord, comme au printemps après les tempêtes de l’hiver.

On cuisine, on bricole, on inspecte, on entretient, on lit et on travaille sur son ordinateur : Gaël retouche et trie ses photos, Alexis monte le prochain épisode du webdocumentaire, Armand épluche les fichiers météo.

Personnellement, je lis des livres et des modes d’emploi (ce qui est parfois nécessaire mais que je n’ai jamais le temps de faire), j’écris et passe beaucoup de temps chaque jour au téléphone (satellite) avec Emmanuelle ou l’équipe du bureau, pour suivre les dossiers en cours. Sous les tropiques, nous évitons d’être sur le pont entre 11h00 et 16H00 tant le soleil tape. Et en fin de journée, lorsque le Soleil se couche (vers 18H00), on se retrouve à l’arrière pour un apéro improvisé selon l’envie et les réserves à bord.

Coucher de soleil © Gaël Lagarrigue / Under The Pole

Armand, peux-tu nous décrire le matériel de navigation, la place de chacun à bord ? 

Sur ces grandes traversées, les rôles de chacun à bord sont multiples et variés, et c’est tant mieux !

Chacun contribue ainsi à la bonne marche du WHY et œuvre en cuisine à tour de rôle. La bonne volonté et la bonne humeur font office de compétences.

Chacun garde néanmoins sa spécialité, ses qualités propres. Gaël, par exemple, gère si consciencieusement la maintenance de la mécanique et des réseaux qu’en plus de résoudre tous les problèmes, il bichonne la confiance que chacun a en notre goélette : notre seul abri à 2000km à la ronde !

De mon côté, je passe quelques studieux moments face à l’ordinateur de bord, qui héberge de précieux outils d’aide à la navigation comme Maxsea Timezero pour tracer nos routes et Squid pour télécharger et analyser la météo au quotidien. Une fois la stratégie élaborée et validée par Ghislain, il convient de mettre au courant l’équipage et d’appliquer le plan.

Pour cela nous avons à bord situés à trois endroits distincts des combinés qui permettent le contrôle de la navigation en temps réel. Ces écrans affichent d’une part la trajectoire du WHY sur un système de cartographie NAVIONICS et d’autre part les navires détectés à l’AIS ou au radar pour prévenir toutes collisions.

Nous gardons également à l’œil sur ces écrans toutes variations des conditions météo enregistrées par le capteur de tête de mât.

Cartographie des isobares, dont la bonne lecture permettra la meilleure décision quant à la route à emprunter
© Gaël Lagarrigue / Under The Pole