DeepHope est terminé.

Comme tout programme, il fallait bien qu’il ait une fin. Et voilà, après 12 mois à sillonner la Polynésie, à naviguer d’île en île à un rythme effréné, à plonger jour après jour jusqu’à 120 m et parfois au-delà, ce programme exceptionnel est terminé. Ou du moins sa partie terrain, puisque maintenant commence seulement la phase de laboratoire avec l’analyse des milliers d’échantillons prélevés, des mesures enregistrées et des photoquadrats réalisés.

Under The Pole Ghislain Bardout DeepHope

Copyright Franck Gazzola / Under The Pole

Pour ceux qui l’ont vécu – les plongeurs en particulier – DeepHope restera comme un programme hors norme, de ceux dont on rêve, de ceux qui nous font grandir, de ceux dont on se souviendra avec émotion. On ne vit pas une telle aventure tous les jours : sa qualité scientifique, sa durée, sa couverture géographique, sa localisation, la quantité d’équipements techniques utilisés, sa logistique d’approvisionnement complexe et surtout la répétition de plongées engagées, font de DeepHope une grande mission et un succès remarquable. Un défi, ou plutôt une somme de défis considérables, qui nécessitent pour les relever de la rigueur, de l’humilité et de la patience.

 Comment faire pour que cela se passe bien ?

Quand on prépare une expédition et qu’ensuite on la dirige sur le terrain, une question nous taraude au quotidien, écrasant parfois de tout son poids nos épaules : comment faire pour que cela se passe bien ? Comment faire pour relever ces défis que l’on s’est fixés, sans accident ? Comment se maintenir hors de portée de l’irréparable ? Au fil du temps et de mes expériences, j’ai appris à prendre de la hauteur sur les soucis de financement d’une expédition, sur la perte d’équipements à la fois couteux et prédutenduement essentiels ou sur les problèmes récurrents qui forcent à une adaptation permanente. Je sais depuis longtemps que les considérations matérielles n’ont pas de valeur dans le temps – ce ne sont que des moyens –, que seuls les expériences et les résultats demeurent. Mais plus que tout, la seule chose qui vaille, c’est la santé de l’équipe. Un sujet de première importance quand on mène des expéditions comme Under The Pole, lors desquelles l’engagement a toujours été de mise. Si j’en parle ici, c’est que DeepHope présentait un facteur risque particulièrement complexe à appréhender : l’enchaînement de plongées très profondes à un rythme soutenu, sur une très longue période et avec de nombreux plongeurs. Dans mes discussions préalables au départ, les physiologistes hyperbares avec lesquels je m’entretenais faisaient référence à un risque d’accident de 1 % pour des profils de plongée comme ceux que nous prévoyions. C’est énorme : cela veut dire que – statistiquement – que sur les 800 plongées profondes réalisées, nous aurions dû avoir 8 accidents liés à la décompression. Et nous n’en avons pas eu. Alors évidemment, ce pourcentage n’est pas à prendre au pied de la lettre et doit être recontextualisé afin de comprendre les limites de son champ d’application. Néanmoins, il traduit deux choses : une ignorance relative (ou une connaissance modérée) de la physiologie de la décompression des plongées d’incursion profondes et des statistiques associées, et un risque somme toute élevé. J’ai la conviction que peu de défis ne peuvent être relevés, que tout est affaire de moyens, d’organisation et d’expérience. Mais face à une science inexacte comme l’est la physiologie de la plongée, comment faire pour répéter en sécurité, des centaines de plongées parfois de manière quotidienne dans la zone des 120 m et cela pendant 12 mois consécutifs ? Comment faire pour concilier les ambitions, les envies et les égos, dans une équipe associant passionnés et experts de la plongée profonde en recycleur ? Trouver les réponses à ces questions, c’était ça le plus gros défi de DeepHope et c’est de l’avoir relevé tous ensemble, en équipe, qui en fait un immense succès. Plonger dans la zone des 100 m n’est jamais anodin ; répéter ce type de plongée l’est encore moins ; et le faire dans un contexte de travail soutenu, dans la promiscuité d’un voilier – d’expédition certes, mais sommes toute de taille modeste – relève de la performance. Au fil des mois, des milles et des plongées, chacun à bord est allé puiser dans des ressources personnelles cachées pour assumer ses responsabilités et préserver une atmosphère quasi familiale à bord. Chacun a accepté les règles posées, chacun a joué le jeu, chacun s’est plié à une exigence à la hauteur d’un programme d’excellence. Et tous ensemble, nous avons fait le job, sans accident. Au-delà des résultats scientifiques, c’est d’abord pour cela que DeepHope restera comme un programme exceptionnel et unique. Alors plus que jamais – et comme j’aime à le dire – Good job everybody.

Under The Pole Ghislain Bardout DeepHope 2

Copyright Franck Gazzola / Under The Pole

 DeepHope : un exemple de collaboration fructueuse et un modèle d’avenir de l’exploration scientifique de demain.

Scientifiquement, DeepHope est le plus gros programme que nous ayons jamais réalisé avec Under The Pole. Il démontre avec un succès retentissant l’intérêt d’une association d’expertises pour relever un défi de l’exploration scientifique. Jamais les chercheurs rassemblés autour de Laetitia Hédouin n’auraient pu réaliser les plongées que nous avons faites, de la même manière que jamais nous n’aurions pu mener l’étude approfondie qu’ils ont imaginé. Mais ensemble, nous venons de terminer l’une des plus grosses études jamais menées dans le monde sur les coraux profonds. Un exemple de collaboration fructueuse et un modèle d’avenir – à mon sens – de l’exploration scientifique de demain.

Laetitia Hédouin under the pole deephope

Copyright Franck Gazzola / Under The Pole

Je comprends mieux aujourd’hui l’importance des récifs coralliens pour la planète, ces oasis de vie qui, à l’image des forêts tropicales à terre, abritent 30% de la biodiversité des océans. Au fil des plongées, des descentes dans le bleu enivrant des profondeurs ou des longs paliers passés à quelques mètres sous la surface, je me suis pris au jeu de la curiosité. Pourquoi a-t-on découvert une couverture de coraux Leptosiris solida de 80 à 100 % par 90 m, sur le récif de Makatea ? Pourquoi à 120 m aux Gambier, avons-nous trouvé plus d’espèces, de plus grande taille et en plus grand nombre que n’importe où ailleurs ? Pourquoi plus profond, sur ce même site, avons-nous trouvé un corail Leptosiris hawaiensis par 172 m, faisant de lui le corail le plus profond du monde ? Les observations que nous avons pu faire interrogent parfois. Elles posent des questions. Mais la qualité du programme, la rigueur avec laquelle il a été mené et au final la quantité de données scientifiques ramenées apporteront bientôt des réponses bien sûr, mais surtout une connaissance nouvelle et approfondie de l’importance des récifs coralliens profonds dans la juste compréhension des récifs. Mais puisque nous avons été bien entourés, par des scientifiques de valeurs aussi passionnés par leurs recherches que nous pouvons l’être par l’exploration sous-marine, je ne m’étendrais pas ici sur le bilan et les perspectives scientifiques de la campagne et leur laisserai la parole pour cela.

UNDER THE POLE RECORD DE PROFONDEUR

Copyright Ghislain Bardout / Under The Pole

 Good job everybody.

Je crois profondément dans la puissance du groupe, dans l’association des savoirs, dans le partage des expériences, dans la force des partenariats. Deephope en est une magnifique illustration et je tiens à saluer ici tous ceux qui ont contribué à ce succès : l’équipe embarquée sur le WHY pour leur confiance, l’équipe de soutien en France pour leur présence malgré 12h de décalage horaire, les scientifiques et leurs instituts de recherche pour le sérieux de leur recherche et leur passion communicante. Je remercie tous nos partenaires et en particulier ROLEX, AZZARO, la RÉGION BRETAGNE ainsi que BORDIER, FRISQUET et HONDA, sans lesquels rien ne serait possible. Enfin, je salue Emmanuelle, mon alter ego dans la vie, qui porte à mes côtés l’édifice Under The Pole, ainsi que Robin et Tom qui s’ouvrent sur le monde au rythme de nos aventures. Et comme toujours, j’ai une pensée affective pour Kayak, qui n’aura pas pu être des nôtres en Polynésie, mais qui a encore pris du galon dans le Pacifique Nord lors du convoyage du WHY : il est devenu « KAYAK » North Pole French Inuit Trans-Pacific Dog.

Kayak_emmanuelle_perie_bardout_ghislain_bardout

Copyright Benoît Poyelle / Under The Pole

L’heure est maintenant venue pour toute l’équipe Under The Pole de « breaker » au mois de juillet, avant de reprendre dès le 1er août pour le programme Capsule : un autre défi, mais pas le moindre.

Bon vent à tous et à bientôt,

Ghislain BARDOUT
2 juillet 2019