Ghislain Bardout, pouvez-vous nous expliquer les grands principes du programme DeepHope, que vous réalisez actuellement ?

 

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© Franck Gazzola / Under The Pole

On est maintenant à mi-parcours du programme DeepHope, programme scientifique d’étude sur les récifs coralliens profonds. Celui-ci a commencé en juillet 2018 et se terminera fin juin 2019, quand le Why rentrera à Tahiti, après avoir parcouru pendant 12 mois, les cinq archipels et visité une quinzaine d’îles de la Polynésie française.

DeepHope, a été écrit en lien avec Laëtitia Hédouin, chercheuse CNRS au CRIOBE. Le CRIOBE, c’est le centre de recherche insulaire et observatoire de l’environnement, basé à Moorea.

DeepHope s’intéresse aux coraux dits mésophotiques. Mésophotique est un mot qui vient du grec. Méso signifie MEDIAN et photique LUMIÈRE. La zone mésophotique est donc une zone moyennement éclairée par le soleil, qui se situe entre -30 et -150 mètres. Généralement, les chercheurs ne peuvent pas plonger au-delà de 30 mètres et justement, on va s’intéresser à tous les coraux que l’on va trouver au-delà de 30 mètres et ce, jusqu’à 150 mètres.

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© Maxime Horlaville / Under The Pole

  Où en êtes-vous de ce programme et comment cela se passe-t-il en pratique ?

Aujourd’hui on est mi-mars. On a plongé sur l’archipel des îles de la Société, en particulier sur Bora Bora et Moorea. En approchant les Tuamotu, on a traité Makatea, Tikehau, Rangiroa, Rarohia. Ensuite, trois îles sur les Marquises : Fatu Hiva, Tahuata et Hiva Oha et nous sommes actuellement en stand-by pour poursuivre la navigation vers les Gambiers. Il nous restera ensuite les îles Australes, avec Raivavae et Tubuai, avant de rentrer sur Tahiti, en juin 2019.

Jusqu’à aujourd’hui, on a environ 4000 échantillons qui ont été collectées, échantillonnés et conditionnés. On a aussi effectué des milliers de photos-quadrat sur les six profondeurs types sur lesquelles on travaille. Pour rappel, les zones de recherches se situent à 6 mètres, 20 mètres, 40 mètres, 60 mètres, 90 mètres et 120 mètres.

© Franck Gazzola / Under The Pole

Et puis, on est allé voir aussi régulièrement au-delà de ces profondeurs, jusqu’à 150 mètres et même parfois un peu plus, pour trouver quelle était la limite basse de ces coraux. On va voir couramment une espèce : le leptoseris, qu’on a trouvé jusqu’à 150 mètres. On pense qu’il y en a au-delà, mais …. évidemment, c’est difficile à vérifier. Aller les collecter à de telles profondeurs, cela reste occasionnel.

En plus des échantillons de coraux, on collecte aussi un très grand nombre de données océanographiques essentielles qui nous permettent de caractériser le milieu : la température, la salinité, la lumière qui sont autant d’informations sur l’environnement de ces coraux.

Le programme DeepHope permet de recueillir des informations sans précédent sur la densité, la diversité et la répartition des espèces de coraux.

Par exemple, il y a des espèces qu’on trouve facilement jusqu’à 20 mètres, mais qu’on retrouve aussi bien au-delà. Je pense en particuliers aux coraux Pachyseris qu’on va trouver de façon assez fréquente jusqu’à la zone des 90 mètres.

En même temps cela peut varier d’une région à une autre : il y a des espèces de coraux que l’on va trouver par exemple aux Marquises et pas ailleurs. Et inversement. On va donc avoir des différences de densité et de diversité qui sont absolument notables.

C’est un peu comme une grande photo, un portrait des coraux profonds en Polynésie.

© Franck Gazzola / Under The Pole

  Comment vous êtes-vous préparé à ce programme de plongées intenses ?

Ce programme est un programme d’études qui se passent d’abord en plongée. C’est une année de terrain, une année de plongées et surtout une année de plongées profondes. Les plongées se font avec des mélanges respiratoires : de l’hélium, de l’oxygène, de l’azote. On appelle ce type de mélange « trimix » dans le jargon de la plongée. C’est de la plongée engagée, des plongées très profondes, avec une équipe qui tourne. Car bien évidemment, il y a roulement de l’équipe à bord.

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© Maxime Horlaville / Under The Pole

Mais il y a surtout une répétition, jour après jour, mois après mois, pendant une année, sur une très grande étendue. Il ne faut pas oublier que la Polynésie française c’est grand comme l’Europe. Le Why, au fil des miles, parcourt cette région avec évidemment la dimension navigation, et tout ce qu’il y a à gérer autour de la plongée. Chacun de ces paramètres font que c’est un programme très dense.

Pour le mener à bien, dans les meilleures conditions, il s’agit bien évidemment de se préparer au mieux. C’est ce que nous avons fait de notre coté, dans la préparation du matériel en amont, ainsi que l’organisation de l’expédition.

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© Franck Gazzola / Under The Pole

L’équipe du CRIOBE a de son coté préparé toute la partie scientifique, le matériel et toute l’organisation autour de l’échantillonnage par exemple. Et puis on s’est tous retrouvé au mois d’Août l’année dernière, pour une sorte de workshop avec l’équipe scientifique d’une part et l’équipe Under The Pole de l’autre. L’idée c’était de faire connaissance, d’apprendre les uns des autres, et de voir quels allaient être les protocoles d’échantillonnage et de plongée, quelles allaient être les difficultés, les limites.

Et puis on a aussi suivi une partie formation sur la taxonomie des coraux, pour nous l’équipe plongeurs puisque on n’était pas forcément familier, du moins, bien moins que les scientifiques. Heureusement aujourd’hui, on l’est devenu.

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© Franck Gazzola / Under The Pole

  Et concernant la partie plongée ?

Pour la partie plongée, on a eu une montée en puissance progressive. On a commencé le programme par un mois d’entraînement à la plongée intensive avec un instructeur expérimenté de renom : Aldo Ferrucci

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© Franck Gazzola / Under The Pole

La répétition est un élément très important. Quand on mène une activité comme la plongée profonde, il faut continuellement se remettre en question, se former, se maintenir à niveau, rester ouvert. Les techniques évoluent, il faut s’entraîner et répéter les gestes pour toujours rester affûté. En d’autres termes il est vital d’être bien entraîné.

À partir de mi-Août dans la foulée du workshop, on a attaqué les plongées avec l’équipe scientifique. On a commencé à répéter les protocoles directement sur les sites de travail, pour se familiariser avec le matériel et les techniques d’échantillonnage. Cela nous a permis d’avoir les retours directs des scientifiques. Assez rapidement, comme ça, on a eu une formation très condensée et très intense.

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© Franck Gazzola / Under The Pole

Le premier site de travail évidemment a été plus long à traiter : c’était un site école, d’une certaine manière, mais après, quand on est parti à Bora Bora, l’équipe était parfaitement rodée.

Depuis, on a enchaîné le programme. A bord, on a en permanence deux scientifiques, parfois trois, voire quatre, avec des spécialistes qui viennent aussi ponctuellement. Et au fil du temps finalement, on se rend compte qu’on est déjà en Mars et qu’on a fait les deux tiers du programme.

On a des résultats très prometteurs. Dans quatre mois, au terme de cette première année de terrain, on rentrera dans la deuxième phase du projet DeepHope qui sera plus une phase dite « de laboratoire et d’analyses »  de toutes les données recueillies. Avec à terme bien évidemment un grand nombre de publications et de comptes-rendus sur les coraux mésophotiques de la Polynésie française. Au-delà, cela donnera certainement lieu à d’autres programmes de cette nature et peut-être de cette ampleur dans le Pacifique et dans le monde.

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© Franck Gazzola / Under The Pole

  Quels sont les risques inhérents à ce type de plongée ?

Un programme de plongée profonde avec des mélanges respiratoires, comme le programme DeepHope, c’est un programme qui est engagé. Il s’agit d’être bien entraîné et de garder un fort recul sur l’organisation, sur ce qu’on est en train de faire. Il faut veiller à conserver un équilibre entre la vie à bord et la fatigue de manière à ne jamais approcher certaines limites. Le risque principal : c’est la routine.

Il ne faut pas banaliser les plongées que l’on fait sur ce programme. Ce ne sont pas des plongées banales. Et elles ne le seront jamais. Chacune de ses plongées doit être rigoureusement préparée. Et chacun doit toujours évoluer dans des zones de profondeur en adéquation avec son niveau et son expérience. Et en appliquant une progression lente de manière à, petit un petit, acquérir une grosse expérience avant de descendre plus profond et en particulier jusqu’aux profondeurs extrêmes du programme qui sont 120m et au-delà.

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© Franck Gazzola / Under The Pole

Sinon, le risque c’est de s’exposer à des accidents qui peuvent être rapidement problématiques voire graves, notamment les accidents de décompression.

Évidemment, on plonge avec des procédures de plongée qui sont éprouvées, avec des marges de sécurité qui sont très raisonnables, mais la décompression n’est pas une science exacte. Statistiquement, si on tient compte de la fatigue et du nombre de plongées effectuées, on est forcément plus exposé que des plongeurs qui ne plongeraient qu’occasionnellement.

Au-delà de la partie décompression, il s’agit ici en Polynésie, d’avoir une bonne connaissance du milieu. Ce sont des plongées exceptionnelles et spectaculaires dans une eau très claire, très riche, poissonneuse avec des récifs coralliens qui servent d’habitat aux maillons essentiels de la chaîne alimentaire, des plus petits poissons aux plus gros. C’est tout un écosystème de vie et de biodiversité. De plus, on plonge hors des sentiers battus sur ce programme, loin des zones habituellement fréquentées par les autres plongeurs et les touristes. Il y a aussi des prédateurs, les requins, qu’il faut bien connaître. On a pu observer des comportements inquisiteurs, des comportements territoriaux. Quand on plonge dans un milieu sauvage, il faut bien en connaître ses habitants pour pouvoir évoluer en toute sécurité.

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© Franck Gazzola / Under The Pole

  Quel est votre rythme hebdomadaire de plongée ?

Une île, c’est deux sites de plongée. Cela nécessite 12 à 15 jours de travail. Pour couvrir un site, il faut trois voire quatre journées de plongée, avec une journée de pause au milieu. Cette journée de pause est en général consacrée à la réalisation des données bathymétrique car cela se fait depuis la surface, avec des sondes.

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© Franck Gazzola / Under The Pole

Entre les deux sites, généralement, on a une pause d’une journée qui permet de faire la journée éducation. Car sur chaque île où l’on va, on consacre une journée à la pédagogie et la sensibilisation via la transmission auprès des jeunes dans les écoles. Cela représente une douzaine de jours par site avec huit jours de plongée.

  Êtes-vous satisfait du déroulement technique des plongées ?

Techniquement oui. Les plongées se passent très bien. Le mois de formation et d’entraînement à la plongée nous a permis de normaliser les techniques et les procédures. Toute l’équipe, d’entrée de jeu, a parlé le même langage. Cela nous a permis de gagner considérablement en efficacité et surtout en sécurité. On a défini au terme de cet entraînement, nos standards pour ce programme, afin de ne pas s’exposer au-delà du nécessaire. Et puis, le workshop pour la partie plus scientifique a été particulièrement utile.

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© Franck Gazzola / Under The Pole

À partir de mi-Août, on est rentré de plain-pied dans le programme et progressivement gagné en expérience. On est rentré rapidement dans un rythme très efficace. On a enchaîné des îles toujours sur le même protocole, et ça s’est très bien déroulé.

Évidemment, parfois on a eu plus de difficultés. Il y a les aléas de la météo qui nous font perdre parfois du temps mais c’est un programme qui se déroule parfaitement. Les scientifiques sont enthousiastes, ils voient des perspectives sans précédent pour la science et les coraux. Évidemment, cela nous conforte dans l’intérêt et la pertinence de ce programme qu’on avait identifié avec Laëtitia Hédouin, il y a maintenant trois ans, quand on a commencé à en parler.

  D’un point de vue scientifique comment cela se passe-t-il ? Avez-vous fait des découvertes ?

C’est acté qu’on a découvert de nouveaux genres de coraux pour la Polynésie française qui n’étaient pas identifiés auparavant. On a probablement trouvé une nouvelle espèce. Avant d’affirmer les choses, les scientifiques veulent aller au bout de leurs recherches et de leurs analyses taxonomiques et génétiques, entre autre. Il ne faut pas avancer de données qui seraient erronées. C’est là toute la rigueur du travail des scientifiques et bien évidemment, il ne s’agit pas d’aller plus vite qu’eux.

Cependant, nous pouvons déjà presenter un premier bilan chiffré à mi-parcours du programme Deephope.

  Quel est votre plus beau moment sur cette première partie de l’expédition ?

C’est difficile de sortir un seul meilleur moment d’un programme aussi long. J’en évoquerai au moins deux.

© Maxime Horlaville / Under The Pole

Un souvenir très fort en plongée, ça a été justement sur une plongée très profonde au-delà de 150m, plongée que je faisais avec Julien Leblond, pour aller voir où était la limite basse des coraux sur ce site. Tout au fond, quand on a fait demi-tour, on était sur une pente inclinée avec de l’eau très claire. Il faisait sombre bien sûr, mais on voyait parfaitement car l’eau était limpide. On s’est tourné vers le bas pour voir ce qu’il y a au-delà, et on voyait comme une rupture de pente, probablement dans la zone des 200m. Au lieu de s’enfoncer davantage dans les profondeurs, comme c’est souvent le cas, ca s’aplatissait, comme une plaine descendante vers le large. C’était une vision extraordinaire, qui tranche avec ce qu’on a l’habitude de voir. En général, ici en Polynésie, on est sur de la verticalité. Là, on avait comme une grande plaine qui s’étendait devant nous. Évidemment, on avait envie d’aller voir. Tous les plongeurs ont cette envie : aller voir ce qu’il y a au-delà. Mais il fallait rentrer, remonter. Ce moment restera comme une vision, un rêve. C’est ce qui est formidable dans la plongée. C’est un peu comme un monde sans fin qu’on n’aura jamais fini d’explorer. Comme à chaque plongée, on regarde au-delà et on imagine ce qu’on pourrait y croiser.

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© Franck Gazzola / Under The Pole

Un autre souvenir, c’est à Makatea

C’est une île différente de toutes les autres îles en Polynésie. Elle a une géologie très particulière, surélevée. Elle présente des falaises sur tout son pourtour et au cœur, une forêt primaire luxuriante qui la recouvre intégralement. Elle est très difficile d’accès : il n’y a pas d’aéroport et pas d’abri pour les bateaux. Quelques bouées où l’on peut s’amarrer ponctuellement. On a fait une première reconnaissance, pour voir ce qu’on pouvait espérer trouver et justement on a découvert des fonds extraordinaires, particulièrement riches, avec une couverture corallienne de Leptoseris solida quasiment à 100 % sur des profondeurs de 80 ou 90m.

On n’a jamais vu ça ailleurs. C’est sans précédent. On s’interroge donc pourquoi de tels champs de coraux à de telles profondeurs ? D’habitude, on en voit quelques uns simplement. Là, le tombant en était entièrement recouvert. Et puis, des grottes, des cavités avec une vie absolument luxuriante. C’est un site qui s’est révélé extrêmement intéressant scientifiquement, très prometteur. On a prévu d’y retourner au mois de juin, avant la fin d’expédition, et de la traiter comme les autres îles du programme scientifique.

Ghislain Bardout

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© Franck Gazzola / Under The Pole