Je reviens de 120 mètres.

EMMANUELLE PÉRIÉ BARDOUT UNDER THE POLE DEEPHOPE

Copyright Franck Gazzola / Under The Pole

À 6 m de profondeur, mon ordinateur indique 72 minutes avant le retour à la surface. Je reviens de 120 mètres. Une profondeur que je n’aurai pas pensé atteindre il y a encore quelques mois. Je jette un oeil à Erwan pour qui c’est également une première. Il prend des photos des colonies coralliennes que nous étudions depuis 12 mois. Cette plongée était puissante de bout en bout, la longue descente en propulseur, le travail au fond à 120 m dans cette ambiance si particulière, le récif recouvert intégralement de corail de type Leptoseris entre 80 et 90 m, les grottes, la visite d’un requin albimarginatus alors que nous récupérions les capteurs et maintenant les vagues que l’on voit s’abattre en transparence sur le récif au-dessus de nous.

deephope under the pole emmanuelle périé bardout

Copyright Franck Gazzola / Under The Pole

Nous sommes à Makatea et c’est la dernière île étudiée dans le cadre du programme DeepHope. Dans 15 jours, l’équipe se séparera le temps du mois de juillet avant de se retrouver à nouveau à Moorea dans un mois. Une certaine nostalgie, empreinte de bonheur et de fierté m’empare : cette étude des coraux mésophotiques est un succès. Nous en sommes venus à bout et les résultats sont au-delà de toutes nos espérances. Les scientifiques sont maintenant en possession de la plus grande collection au monde de coraux profonds, nous avons rapporté de 172 mètres le corail le plus profond du monde jamais observé et récolté, signalé de nouvelles espèces pour la Polynésie et pour la science, mais surtout nourrissons l’espoir que ces échantillons viendront conforter la « théorie du refuge » admettant que les larves des coraux mésophotiques pourraient venir recoloniser ceux malmenés en surface. Un espoir pour les récifs coralliens qui blanchissent et meurent à travers le monde, entrainant avec eux une perte colossale pour la biodiversité des océans.

Maintenant va commencer un long travail de laboratoire pour analyser et traiter toutes les données engendrées par l’expédition : analyse des milliers de photosquadras, génétique des échantillons, données acoustiques enregistrées par les hydrophones, données océanographiques des capteurs posées à différentes profondeurs et des analyses faites sur chaque site le long de la colonne d’eau. Nos scientifiques ont quelques années de travail devant eux !

 Chaque personne à bord du WHY a contribué au succès de cette mission.

Comme souvent, je réalise à la toute fin de la mission l’ampleur du défi que nous avons relevé. Vivre et travailler à 12, parfois à 15 à bord du WHY, accumuler les plongées profondes tout en réalisant un travail rigoureux, enchaîner les îles et les sites de plongées, gérer les gonflages et les mélanges, l’entretien et les réparations, échantillonner dans la houle et sous le cagnard souvent jusqu’à la nuit, traiter les photos et les vidéos, gérer les tournages pour le documentaire, les navigations souvent éloignées dans des météos trop calmes ou trop agitées et faire la vaisselle (!) … mais surtout conserver cette harmonie qui règne à bord alors que tout le monde travaille dur et que la fatigue gagne de plus en plus les corps et les esprits avec le temps qui passe. Heureusement l’incontournable apéritif du soir et les fêtes occasionnelles entretiennent cette camaraderie et les histoires – de plus en plus nombreuses – à raconter. Même Tom et Robin, du haut de leur 3 et 7 ans nous ont démasqués et veulent prendre part à l’apéro ! Je souris dans mon embout en pensant à mes deux têtes blondes qui après avoir majoritairement grandis en Arctique ont découvert les joies des eaux chaudes. Robin nage et plonge comme un poisson et j’ai tenu la promesse que je lui avais faite il y a trois ans, nous sommes allés ensemble nager avec les grandes baleines. Tom saute comme un bouchon du WHY, n’a peur de rien et est aussi drôle qu’il peut être terrible. Avec son cheveu sur la langue, il assène à qui veut l’entendre qu’il est un « surfeur, mais surtout un sportif ! ». Si pour eux, ce n’est pas toujours drôle de devoir se contenter d’un si petit espace pour jouer dans le carré, au milieu de nos tonnes de matos, les équipiers du WHY sont devenus des membres de la famille de nos deux enfants, distribuant sans compter câlins, lisant des histoires, jouant et coloriant, beurrant des tartines le matin, punissant même parfois. La plupart sont jeunes et sans enfants et même si l’agacement pointe parfois devant une nouvelle bêtise, leur bienveillance et leur patience est – presque – sans limites. Camille, leur nounou de 26 ans, partie en même temps que moi il y a 16 mois a été pour beaucoup dans cet équilibre délicat entre nos vies professionnelles et familiales. Elle-même a tellement changé ! Embarquée dans cette aventure sans avoir jamais vécu en mer ni navigué sur un bateau, elle s’est non seulement adaptée à notre mode de vie, mais est devenu une incroyable équipière sur le terrain, partant seul avec les enfants sur un motu en zodiac, se jetant du bateau avec Robin et Tom, se relayant avec moi pour l’instruction scolaire de Robin, cuisinant des petits plats pour faire plaisir à tous, surmontant son mal de mer lors des traversées… Elle a même passé avec succès son niveau 1 de plongée au milieu des dauphins et requins de Rangiroa…

emmanuelle perie bardout under the pole deephope

Copyright Maxime Horlaville / Under The Pole

Chaque personne à bord du WHY a contribué au succès de cette mission. À bord, on est pas juste plongeur, mécanicien ou photographe, on est « équipier ». Ce titre reflète l’esprit que Ghislain et moi voulons insuffler et qui n’enferme pas chacun dans une spécialité. Au contraire, la réussite repose sur la capacité de chacun d’être à l’écoute de l’autre, de prendre le relai quand un camarade est fatigué. Si nous portons le projet Ghislain et moi, tous les membres de l’équipe se le sont appropriés et font en sorte que la mission réussisse. DeepHope a certainement été le plus gros et le plus exigeant de tous les programmes scientifiques auquel Under The Pole a participé. Au-delà du défi que représentait DeepHope en termes de plongée, nous avons tous pris conscience des enjeux de ce programme et l’espoir qu’il représentait pour les récifs coralliens. Notre regard a changé sur ces écosystèmes indispensables à la biodiversité des océans et nous a passionnés. Nous continuerons à étudier le récif les prochains mois. Quelque chose me dit que nous y reviendrons toujours à présent, car, tout comme l’attraction des régions polaires est forte, l’étude de ce fragile équilibre des récifs est captivante et il reste tant à découvrir dans les zones mesophotiques.

 Terminer une mission est nécessaire pour en commencer une autre.

Je regarde mon ordinateur qui ne m’indique plus que quelques minutes de palier. Je profite de ces dernières minutes entre deux mondes. Quand je sortirai la tête de l’eau, il y aura certainement Robin ou Tom pour me poser une question comme si je revenais des courses, le sourire de ceux qui sont restés à bord et qui vont demander comment était cette plongée, Michel qui va me dire que la récolte a été bonne et moi de demander si on a des choses nouvelles… Tout cela va me manquer, mais je sais aussi depuis des années que ce n’est pas une fin. Terminer une mission est nécessaire pour en commencer une autre. Et dans un mois, nous serons plus nombreux que jamais à Moorea pour accomplir le programme Capsule.

Le 3 juillet 2019,
Emmanuelle PÉRIÉ-BARDOUT