Capsule • Partie 1 • La genèse

Comment innover en matière d’exploration sous-marine ? Comment bousculer certaines des limites qui s’opposent à la curiosité de l’Homme ? Comment repousser les frontières de la connaissance ? Que savons-nous faire, quelle est notre force ? Et quelles sont nos limites ? En quoi pouvons-nous faire la différence et apporter une contribution à la quête du savoir ? Nous nous sommes beaucoup interrogés avant de nous lancer dans ce programme de vie sous la mer, qui allait devenir Capsule.

 

Copyright Franck Gazzola / Under The Pole / Zeppelin Network

 

Nous sommes partis d’un constat, selon lequel le plongeur autonome équipé d’un recycleur et d’un propulseur constituait une forme d’excellence pour les plongées d’incursion. Si le temps apportera fiabilité et miniaturisation, il semble que l’homme ait atteint ses limites physiologiques qui ne l’emmèneront raisonnablement jamais beaucoup plus profond ou plus longtemps qu’il ne le fait déjà. À moins de changer totalement de technique et de considérer celle de la plongée à saturation, développée par les Américains puis les Européens à partir des années 1960. Séjourner durablement dans les profondeurs, non pas pour assembler des tuyaux de pétrole ou de gaz, mais pour étudier l’océan de l’intérieur, sans limites de temps. C’est le rêve de Jules Vernes ! C’est aussi celui d’une cohorte d’explorateurs d’hier et d’aujourd’hui, dont les idées plus ou moins folles ont jalonné l’histoire de prouesses et de drames, pour un objectif commun : vivre sous la mer.

Alors, nous avons décidé de nous engager, nous aussi, dans cette voie. Nous avons décidé de mettre notre temps et notre énergie au service d’un projet de vie sous la mer, dédié à la connaissance du monde marin. Mais comment innover dans un univers où les coûts sont vite prohibitifs et où tant de choses ont déjà été faites ? Je rêve depuis longtemps d’un Nemo des temps modernes, un sous-marin capable d’offrir une vision panoramique sur les profondeurs et d’envoyer ses équipes de plongeurs à la découverte des littoraux du monde entier. Mais entre le bipède palmé équipé de son scaphandre et un sous-marin scientifique crache plongeurs, le saut d’échelle donnait le vertige. Nous avons donc opté pour une première expérience de la plongée à saturation qui se situerait à un niveau intermédiaire, tout en apportant son lot d’innovations.

 

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Il s’agissait donc d’imaginer un habitat sous-marin destiné à l’observation scientifique des fonds océaniques. Son coût de développement, de construction, de transport et d’opération devait être raisonnable et ne nécessiter qu’une équipe réduite. Il devait être sans empreinte sur l’environnement, autonome en gaz et en énergie sur une période de un à trois jours pour 3 plongeurs et il devait être le plus discret possible. Son encombrement devait être réduit, le système complet devait tenir dans un conteneur de 20 pieds et il devait être possible de le déplacer rapidement d’un site à un autre avec des moyens de levage courants. Et bien entendu, être opérable depuis le WHY avec les moyens propres à Under The Pole. Bref, il devait être simple, épuré, relativement autonome, économique et écologique, facilement transportable et rapide à déployer : quelques défis se profilaient à l’horizon et c’est certainement là qu’il allait falloir innover. Ce cahier des charges n’était pas celui d’une station destinée à des plongées à saturation profondes, qui nécessitent des jours sinon des semaines de décompression et donc des budgets faramineux. C’était celui d’un abri sous-marin posé proche de la surface, probablement dans la zone des 12-20 m. Car si le système était réduit à l’essentiel, il devait garantir aux plongeurs une sécurité maximale et notamment un retour en surface sur un temps raisonnable de quelques heures. Une tente sous-marine en quelque sorte ! La « 2 secondes » des mers ! L’abri de survie qui permettrait aux plongeurs de ne pas remonter à la surface au terme de leur excursion, mais de se protéger, de retrouver la gravité et nos repères de terriens, de pouvoir dormir, manger et de continuer toujours à contempler les profondeurs. Du camping sous-marin ! Voilà ce que nous allions faire. Mais du camping Hi-Tech ! Cette idée de camping est finalement très juste, et je m’en inspire directement de l’himalayisme. En effet, dans sa quête du sommet, l’hymalayiste se doit généralement de s’abriter dans une série de camps avancés, entre son camp de base et le but de son ascension. Une halte le temps d’une nuit, pour essayer de dormir et de reprendre des forces, avant de repartir le lendemain vers le camp suivant. Un abri précaire, permettant de prolonger la vie dans un environnement pas fait pour l’homme, lui offrant la survie un temps limité, celui de son incursion dans les plus hautes altitudes de la planète. Si le milieu sous-marin est très différent, la philosophie de l’approche est finalement très similaire : notre « tente » sous-marine serait l’abri indispensable aux plongeurs pour assouvir leur quête, non pas celle d’une lointaine profondeur cette fois-ci, mais celle du temps, afin de leur permettre de prolonger leur séjour au cœur de l’océan, pendant plusieurs jours.

 

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L’idée était là, il fallait maintenant lui donner corps. Puisque l’approche était celle d’une tente, c’est ce que nous avons commencé à dessiner : une bulle transparente à la fois souple et résistante. Mais les contraintes techniques, nos préoccupations de robustesse et de durabilité étaient mises à mal par ce choix poétique, harmonieux et profondément inspirant, mais finalement pas suffisamment réalistes pour coller à notre cahier des charges. La vision de l’artiste confrontée au réalisme de l’ingénieur. Nous avons continué à dessiner des formes, à griffonner des idées, à calculer des tailles, et à jouer sur des volumes. Et à chaque fois que nous échangions pour confronter nos idées et nos croquis, de nouveaux problèmes et des solutions apparaissient. Mais petit à petit, le projet prenait vie.

 

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En parallèle, nous avons commencé à réfléchir aux problèmes de la saturation proprement dite : une histoire de décompression, mais pas n’importe laquelle ! Le cahier des charges de notre abri imposait une décompression dans l’eau, au terme de notre séjour en immersion. Par mesure de sécurité, dans le souci d’un protocole adaptable à un groupe d’individus divers, on a décidé de limiter la décompression totale à 6 heures et de la réduire autant que possible. Ce fut le début d’une réflexion qui allait animer un groupe de travail pendant presque 3 ans. Avec Jean-Eric Blatteau, médecin de la plongée et Julien Hugon, physiologiste de la plongée, nous avons commencé à échanger sur les forces et les limites de notre approche. Au fil de nos échanges tantôt alarmants, tantôt enthousiasmants, nous avons ouvert un chantier où la science n’est pas toujours exacte et où les approches oscillent entre le savoir des publications, la tentation de l’expérimentation, la responsabilité et la raison. Parce qu’il avait géré la plongée de 24H de Laurent Ballesta, et proposé une approche innovante qui avait permis de réduire considérablement sa décompression, je me suis alors rapproché de Jean-Marc Belin, un expert de la décompression. L’expérience était intéressante et elle nourissait la réflexion. Le 27 janvier 2017, je rencontrais Bernard Gardette, ancien Directeur scientifique de la COMEX, au siège de ladite entreprise, à Marseille. Nous ne nous connaissions pas et je ne savais pas à quoi m’attendre. J’étais presque intimidé. Le simple cheminement à travers les bâtiments et les jardins, parsemés de tourelles de plongées et autres engins d’exploration de toutes sortes était un pèlerinage en soi. Comment allais-je être reçu ? Comment accueillerait-il le projet que je venais lui présenter ? Et bien ce fut simple et passionnant. Je rencontrais un homme ouvert et à l’écoute de mes idées, incroyablement positif et dont le regard me rappelait celui des passionnés et des pionniers. Dès lors, les échanges se multiplièrent, les premières simulations sortirent et nous commençâmes à échafauder un modèle qui évoluerait dorénavant avec le développement de notre habitat.

 

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À l’été 2017, nous avons navigué à travers le passage du Nord-Ouest pour la première partie d’Under The Pole III et, le temps faisant son office, nous avons oublié nos dessins et nos protocoles, avant d’y revenir. Avec Sylvain Pujolle, ingénieur de l’équipe Under The Pole et rejoins par Scott Cameron, ingénieur mécanicien américain, nous avons finalement posé les bases des notre habitat sur les chaises hautes d’un café de Kodiak, en Alaska. Il serait finalement rigide, composé d’un cylindre en aluminium aux extrémités duquel nous assemblerions deux grands dômes hémisphériques et sous lequel un sas ouvert permettrait aux plongeurs de rentrer et sortir à leur guise. Il serait suspendu à deux lourds ballasts qui l’ancreraient au fond et qui lui offriraient la mobilité qui nous était chère. À la fois abris de survie et observatoire, notre habitat prenait forme. Et en clin d’œil à la conquête de l’espace et à celle des profondeurs, menées de front dans les années 60 et 70 et qui m’ont tant fait rêvé et inspiré : nous l’appellerions CAPSULE.

 

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